La Corée du Nord a confirmé dimanche avoir tiré un missile balistique intercontinental (ICBM). Dans la nuit de jeudi à vendredi, elle a testé quatre missiles de croisière. En faisant cela, que cherche la péninsule du nord ?

Ce n’est pas la première fois que la Corée du Nord tire des ICBM. Il y a eu une accélération des faits depuis début 2022, cela fait donc plus d’un an que nous sommes dans une phase croissante en nombre de manœuvres. C’est une nouvelle démonstration de force qui nous rappelle que ce pays continue de produire des capacités lui permettant de renforcer la crédibilité de sa stratégie de dissuasion.

Ainsi, chaque nouveau tir va démontrer ce qu’est capable de produire ce pays, car je vous rappelle que ces projectiles sont produits en Corée du Nord. Enfin, elle cherche surtout à envoyer un message très clair à ses adversaires désignés comme la Corée du Sud, le Japon et les États-Unis. L’objectif est de montrer qu’on sait se défendre afin de protéger le régime en place.

Développer ce type de matériel serait seulement défensif? À quels risques pourraient faire face les nord-coréens?

Du côté de Kim-Jong-un, on évoque un risque lié à la Corée du Sud, dont les changements de politique peuvent amener un regain de tension. En l’occurrence, le président actuel, Yoon Seok-youl, est partisan d’une ligne dure vis-à -vis de son voisin. De ce fait, les Nord-Coréens se sentent davantage menacés.

Il y a également le risque des Américains, qui sont identifiés comme l’ennemi de la Corée du Nord depuis la naissance de ce pays. Selon les responsables de Pyongyang, les États-Unis chercheraient à abattre le régime.

Ce sentiment s’est accéléré depuis la fin de la guerre froide et peut-être même plus encore en constatant l’interventionnisme américain, notamment en Irak en 2003. En Corée du Nord, on s’inquiétait d’être tout simplement le prochain pays dans la ligne de mire de Washington. Selon eux, les Américains sont des ennemis qui ont la volonté de faire tomber le régime en place. Cette idée est très présente dans le discours. Avec les tirs ICBM, l’objectif est de dissuader les Américains.

Cette idée que les Américains puissent débarquer en Corée du Nord est-elle déplacée?

C’est difficile à évaluer, cela dépend des administrations. On note clairement que l’administration Trump n’était pas dans cette logique. Au contraire, nous étions dans une volonté de dialogue. Aujourd’hui, Joe Biden est sur une ligne beaucoup plus dure vis-à-vis de la Corée du Nord.

Si on revient encore en arrière, dans les années 2000, on se souvient que, sous l’administration Bush fils, la péninsule nord-coréenne était clairement dans l’œil des États-Unis. On peut même considérer que si la Corée du Nord n’avait pas eu de capacité très forte pour se défendre, Washington aurait pu passer à l’acte comme ils l’ont fait en Irak. À cette époque, c’est ce qui a justifié que la péninsule du nord s’engage, avec force, dans ce programme nucléaire pour dire « attention, vous avez envahi l’Irak mais ici vous ne pourrez pas ».

Selon le Japon, l’engin balistique intercontinental tiré ce dimanche aurait atterri dans sa zone économique exclusive. Existe-t-il un risque d’escalade dans la région?

Le Japon est toujours le pays le plus inquiet face aux tirs de l’armée de Kim-Jong Un. En effet, les munitions vont quasi systématiquement vers l’Est de la Corée du Nord et donc vers le pays du Soleil-Levant. À chaque fois, ce sont des missiles qui s’abîment dans la mer du Japon ou alors, encore plus à l’Est, dans l’Océan Pacifique et cela veut dire qu’ils survolent l’archipel japonais.

Du côté du Japon on s’en inquiète car s’il y a défaillance, le missile peut tomber sur le territoire national et cela engendrerait une escalade. Dans le même temps, la politique de défense japonaise plaide pour un retour de la puissance militaire. Elle s’émancipe du pacifisme japonais, c’est du jamais vu depuis 1945.

En d’autres termes, plus Pyongyang va mettre en avant ses capacités militaires, plus le Japon va l’utiliser pour justifier sa politique de défense. On est clairement dans une logique d’escalade et de tension croissante.

Vous évoquez le fait que le Japon se réarme massivement depuis 1945. C’est le cas dans différents pays de la région. On a l’impression que cette zone est une poudrière, confirmez-vous?

Effectivement, il y a une montée en puissance militaire dans tous les pays de la région avec notamment la Chine, le Japon et la Corée du Sud. Cette dernière a récemment évoqué la possibilité de s’engager dans un programme afin de se doter de l’arme nucléaire pour contrer la Corée du Nord.

Il y a évidemment une forte inquiétude liée aux conséquences ou à l’aboutissement de ce réarmement massif. Cependant, pour relativiser, il faut se souvenir qu’il n’y a pas eu le moindre conflit dans la région depuis 70 ans. On note donc que malgré leurs rivalités, tous les acteurs régionaux ont jusqu’à présent réussi à contenir l’escalade.

Propos recueillis par Nice Matin.