Il y a une différence très forte entre les deux régimes politiques, et par extension les sociétés. D’un côté, au sud, le régime est démocratique depuis les années 1980, le pays est développé, la société égalitaire et les libertés individuelles respectées. De l’autre côté, au nord, les privations et la dictature sont la norme. Il s’agit là de faits, pas d’une interprétation. On pouvait éventuellement, avant la démocratisation de la Corée du Sud, regarder la division entre les deux pays avec un certain recul, ce n’est plus le cas aujourd’hui. George W. Bush n’est pas celui qui a placé la Corée du Nord sur la liste des Etats voyous. Elle y figurait déjà sous Bill Clinton, et traduit la réalité de ce régime. En clair, on peut s’interroger sur les stratégies de Pyongyang et leur finesse (et l’agressivité supposée de Pyongyang), mais il est difficile de considérer que la Corée du Nord est diabolisée. Il y a suffisamment de rapports d’ONG qui rendent compte de la situation dramatique de la population dans ce pays.
La Corée du Nord s’est lancée dans une nouvelle vague de provocations, pratique dont elle est devenue coutumière depuis la fin de la Guerre froide. On remarque ainsi que si le ton est monté d’un cran, et que la rhétorique de Pyongyang est d’une grande agressivité, cela ne se traduit pas par des mouvements de troupes ou de matériels qui laisserait à penser que la guerre est imminente. Il y a une différence entre l’effet d’annonce d’un conflit à grande échelle, et le conflit lui-même. Il est dès lors, sous réserve bien sûr d’une escalade devenant incontrôlable, excessif de parler de prémisses d’une guerre, qui reste hautement hypothétique.
Il est évident qu’une guerre se solderait par une défaite rapide et totale de la Corée du nord, et très certainement par un effondrement du régime. Et ce quel que soit l’adversaire, compte tenu du caractère rudimentaire des capacités nord-coréennes, l’arme nucléaire mise à part bien entendu. Dans ce contexte, l’intérêt pour Pyongyang de déclencher une guerre est nul. On peut dès lors s’interroger sur les motifs justifiant l’attitude de Pyongyang, et la réponse vient de la stratégie du fou mise en place par Kim Jong-il, et reprise aujourd’hui par son fils. Le régime nord-coréen marchande le dialogue sur son programme nucléaire et la menace qu’il fait peser sur ses voisins. Cette stratégie fonctionne depuis deux décennies, et les résultats sont assez probants : le régime est toujours en place, malgré son caractère anachronique, et les dirigeants restent à leur poste.
Difficile de savoir de quoi sera fait le futur dans la péninsule coréenne. Certains experts se sont risqués depuis la fin de la Guerre froide à prophétiser la fin du régime nord-coréen, tous se sont trompés. Il est certain que le pays, et donc le régime, est très fragile, et qu’il peut s’effondrer à tout moment. Mais bien malin qui pourra prédire ce moment. On peut en revanche considérer que la guerre conduira inexorablement à la réunification. La Corée du Nord le veut-elle ? Non. La Corée du Sud y est-elle préparée ? Non.
Cette question n’est pas à l’ordre du jour des discussions officielles entre Washington et Pékin, et on ne l’évoque pas non plus à Tokyo. On peut même considérer qu’elle n’est pas le souhait de ces trois acteurs, qui lui préfèrent un statu quo plus confortable. Une Corée réunifiée est, potentiellement, un rival économique de taille pour le Japon, qui devra en plus, qu’il le veuille ou non, participer à l’effort économique de reconstruction de la Corée du Nord. Pour les Etats-Unis, une Corée réunifiée signifie la fin du caractère indispensable de la présence militaire américaine, et du partenariat stratégique avec Séoul, qui n’existe qu’en raison de la menace nord-coréenne. La Chine peut s’accommoder d’une Corée réunifiée, mais la situation actuelle lui convient très bien : Pékin est le seul partenaire de Pyongyang, et renforce son statut de puissance indispensable dans la péninsule.
Ce ne sont pas du tout les mêmes motivations. Pour l’Iran, l’arme nucléaire est une arme de prestige, qui lui permet de se hisser à un niveau de puissance régionale. Pour la Corée du Nord, il s’agit d’une arme de survie, sans laquelle il y a de fortes chances que le régime s’effondre. Il s’agit même d’une arme du pauvre, si on tient compte du fait que l’entretien de ce programme nucléaire, dont les résultats restent à démontrer, est finalement assez faible, en comparaison avec l’effort surhumain que ce pays devrait effectuer pour maintenir ses capacités conventionnelles au niveau de celles de Séoul et, plus encore, de Washington.
